Dakar, plaque tournante d’un trafic de joueurs

Istanbul – Dans l’atmosphère glaciale de l’aéroport Atatürk, X* avance d’un pas déterminé vers le contrôle de police. Il a décidé de ne pas hésiter. Afficher le plus d’assurance possible, c’est se donner bonne contenance. Puisqu’il faut passer par le contrôle aux frontières, mieux vaut aller à «l’affrontement» le plus vite possible. Coiffé d’un «Davala» à la repousse naissante, enfoncé dans une veste en cuir et un jean, chaussé de tennis mal fermés, il n’a rien d’un footballeur. Trop maigre. Mais quand on a vu Christophe Sagna, Moussa Diop «Quenum», Salif Diallo et compagnie, on se dit que le talent ne se pèse pas au kilo.

X se dit «midfielder». «Excentré», précise-t-il. Dans cet aéroport turc où la chaleur du chauffage tranche avec le froid tranchant du dehors, il court vers son destin. Un agent de joueur lui a tracé la voie. «C’est un Gambien». Il doit l’appeler une fois la police franchie, pour savoir le chemin qu’il lui a tracé. Sur un bout de papier, son numéro de téléphone. Ce numéro il n’en avait même pas besoin. Il l’avait mémorisé. Mais de la Turquie, il ne connaissait absolument rien. «J’ai vu Demba en Gambie. On s’est beaucoup parlé ces derniers jours. On s’est parlé ce matin avant notre départ. Mais je ne connais rien de lui en Turquie. En tout cas il a promis de venir nous chercher…»

Quand X s’avance vers le policier avec ses documents, sa main ne tremble pas. La tension lui est sans doute intérieure. Une minute à regarder les papiers et la voix de l’agent tonne : «Suivez-moi !». Son intonation ne fait pas de doute. L’affaire est mal barrée. X perd son flegme emprunté. Son sac à dos se fait plus lourd. La suite va se dérouler loin des regards.

Dans la file qui attend de passer, le compagnon de voyage de X (appelé ici Y) se glace. Ils sont deux à se lancer dans l’aventure. Se mettant un peu à l’écart de la queue, il suit les événements de loin. L’aventure démarre mal. Comme pour des milliers d’Africains, la route du professionnalisme finit dans une souricière. Elle aurait même pu ne pas continuer jusque-là.

Huit heures plus tôt, quand on les rencontre à l’aéroport Léopold Sédar Senghor, ce matin du 16 décembre, leur voyage aurait pu ne pas connaître de suite. Ils étaient arrivés à Dakar le matin, venant d’un pays voisin,* pour embarquer dans Turkish Airlines.

Dans la file qui s’avance vers la police des frontières, on est derrière eux. L’agent fouille le passeport et se met en alerte. Les questions fusent, les réponses sont trop évasives. De loin on entend que «Y» n’a pas de réservation pour le voyage retour. Il ne présente qu’un billet aller. Impossible de le laisser passer. Son insistance n’y fait rien. Du genre taiseux, il ne proteste guère trop et accepte de se faire trainer par le policier vers un bureau. On pense à un aventurier qui s’est levé du pied gauche. Et pourtant…

Deux heures plus tard, ils sautent dans le bus pour rouler vers l’avion et embarquer. Hasard du «seating», on partage la même rangée dans l’avion. X, plus ouvert, ouvre la discussion. Des banalités. Y s’en inquiète, sans doute méfiant. X le tranquillise et se retourne : «Il veut savoir de quoi on parle. Il ne comprend pas wolof…» Le silence retombe. Au bout de deux heures de vol, quand on ouvre France Football, l’attention de X s’éveille. Il n’y comprend pas grand-chose, mais certaines photos lui disent tout. La glace se brise et il s’ouvre.

«On est des footballeurs. On va en Turquie. Un agent nous y attend pour nous amener dans un club». Quel club ? «On ne sait pas. C’est une académie». Impossible à son âge. Une barbe assez ferme allonge son visage. Ses traits sont mûrs. «En fait j’ai 27 ans, mais l’agent qui nous attend nous a demandé de venir avec de fausses identités. Je vais avoir 17 ans». A le regarder, il faudrait que les Turcs soient les derniers des idiots pour le croire sur parole. Il a beau être fluet, ses traits le trahissent. Dans un pays voisin du Sénégal, il joue en Division 1. Au Sénégal, il dit avoir passé trois ans dans les petites catégories d’un club de banlieue. A ses côtés, Y ne dit rien. Mais il pourrait faire partie des accompagnants d’un lutteur. Les épaules larges, le cou massif, endormi sous son bonnet, on se dit qu’il n’oserait annoncer 17 ans lui aussi. Mais qui s’assemble…

X ne se tait plus. Comme dans une volonté de partager son fardeau, il déballe. «Quand la police de l’aéroport Senghor nous a refoulés, on a appelé notre «agent» en Turquie. Ce dernier a joint son contact à Dakar. C’est lui qui nous a acheté les billets retour. Abdoul (le nom qu’il lui donne) est très efficace. C’est lui qui nous a aidés à avoir nos visas. Depuis des années il travaille avec notre agent. Nombre de jeunes de notre pays sont passés par lui. Il a de bons contacts à l’aéroport de Dakar et nous facilite les choses».

Le passeport de X ne comporte de visa turc. C’est à l’ambassade d’Egypte qu’ils ont pu en avoir un. Un visa Schengen accordé par l’Espagne, pour trois mois, y figure aussi. X explique : «On a un billet Dakar-Istanbul et Istanbul-Le Caire. Mais on ne va pas en Egypte. Une fois en Turquie, on va essayer de quitter l’aéroport et appeler notre agent. Pour cela, on va utiliser le visa espagnol. On a visa électronique turc (il montre le document) qui nous autorise à entrer en Turquie en utilisant le visa Schengen. On pourra au moins y rester pendant trois mois…»

Tout cela paraît tiré par les cheveux. On souligne les difficultés possibles. Il insiste : «Si ça ne réussit pas ? Non, il faut que ça réussisse. Sinon… Il faudra qu’on trouve un moyen de s’échapper…» La réservation qu’ils ont pour continuer vers Le Caire, avec EgyptAir, quittait Istanbul à 6 heures du matin, hier jeudi.  Ayant atterri le mercredi à 16h, à l’aéroport Atatürk (18h Gmt), ils avaient 14 heures pour se jouer de la police turque… Et c’était mal parti.

Pour X, aller en Egypte «c’est la mort». «On n’y connaît personne. Se retrouver là-bas serait une catastrophe». La réservation dont ils disposent les ferait rester au Caire jusqu’au 26 décembre, avant de revenir à Istanbul. «Ce serait trop compliqué. Il faut qu’on puisse joindre Demba à Istanbul. Il va s’occuper de tout… Il nous a promis un club. Si on n’en trouve en Turquie on va continuer vers la Grèce. On ne peut pas retourner au pays. La situation est trop difficile là-bas. Demba est venu en Gambie où il nous a vu jouer. C’est alors qu’il nous a proposé de nous trouver un club en Turquie. Il a fait partir par mal de joueurs…»

Quand le vol s’apprête à descendre sur Istanbul, la tension devient palpable. Tous ses papiers sur la tablette, X les passe en revue. Une sorte de révision. Le visa électronique et le visa Schengen sont bien mis en évidence. Il espère que cela suffira. : Ses mains tremblent un peu. Le visa égyptien semble lui brûler les doigts. Utile pour quitter Dakar, il est devenu une porte ouverte sur un piège. «Si on nous arrête à l’aéroport, il faudra qu’on trouve le moyens de détruire ces papiers. On ne peut pas se faire refouler, on ne veut pas aller en Egypte non plus. C’est la Turquie ou la Grèce. Ensuite les autres pays d’Europe. Certains de chez nous sont en Espagne, ils ont emprunté la même filière…»

Avant que l’avion n’atterrisse à Atatürk, X avait lâché une dernière requête, en tendant un bout de papier : «Voici le téléphone de Demba. Si on a des problème, appelle-le…» Le numéro a sonné dans le vide.

T. KASSE

Ps : Les noms des joueurs ont été gardés sous silence. On ne sait ce qu’ils sont devenus entre les mains de la police turque.