Milliardaires du dimanche

 

Un principe aide à dormir tranquille : ne pas compter l’argent des autres. On croit rêver en le faisant, mais le pire cauchemar est de fantasmer sur le bonheur financier supposé des autres. Quand le salaire de Messi s’aligne en euro, il est plus simple de ne pas le convertir en Cfa pour ensuite s’étouffer, lâcher un juron et tirer des plans sur la comète. On risque de se retrouver sous une mauvaise étoile.

Il vaut mieux, également, éviter d’entrer dans le débat de l’argent immérité par des sportifs trop payés. Quand un tableau Cezanne peut coûter 254 millions d’euros (convertissez si cela vous chante) les tracés de Messi, d’Iniesta ou de Xavi sur un terrain peuvent bien relever du statut d’œuvre artistique et valoir leur pesant d’or.

De même, les lutteurs qui passent leur temps à justifier (à culpabiliser) les dizaines de millions qui leur tombent entre les mains n’ont pas à le faire.

La lutte a cette chance d’être la première discipline sénégalaise à entrer réellement dans un circuit de financiarisation dont les méandres épousent les chemins sinueux de la mondialisation. Tout se vend, on spécule sur tout et les lutteurs ont la chance de tenir dans leurs bras une industrie difficilement quantifiable : celle du plaisir. Le bonheur d’un supporteur qui jubile le dimanche ne peut être posé sur la même balance qu’un kilo de riz. L’un inonde le cœur, l’autre remplit le ventre. Comme dans les années 1960, la société de consommation avait ses excès, le monde financiarisé d’aujourd’hui se nourrit de ses excentricités.

Le dossier réalisé par Omar Sharif Ndao sur le sponsoring dans la lutte (voir page 8) ramène un débat qui, mille fois posé, s’entoure toujours de zones d’ombre. C’est ce qui irrite. Le scandale n’est pas dans les montants gagnés, encore moins dans la manière d’amasser le pactole (30 secondes, un coup de poing, c’est fini. Avec l’ambiance en prime). Il est dans le manque de traçabilité qui réside en amont comme en aval du jeu. Le Cng ne sait rien de ce qui circule, les lutteurs jouent à cache-cache avec leur portefeuille et les promoteurs se plaisent à multiplier les écrans de fumée. C’est une nébuleuse qui risque de ruiner la lutte - espérons que, quelque part, quelqu’un sait…

Une société vit de la circulation de ses ressources. Qu’elles soient financières ou d’une autre nature. L’essentiel est que le régulateur qu’est l’Etat en fixe les conditions et le fasse en toute équité, en toute justice et dans la transparence. Quand le président français a décidé de taxer à 75 % les revenus annuels qui dépassent le million d’euros, avec une bonne charrette de sportifs dans le lot, les termes de référence de l’accumulation et de la redistribution des richesses sont devenues claires en France.

Désormais, chaque sportif peut s’enrichir en connaissance de cause et la société saura ce qu’elle doit à chacun.

Le sportif joue sa carrière en 10 ans, voit sa valeur monter ou descendre au gré de ses performances instables, part à la retraite à une période de la vie où d’autres commencent à capitaliser. Le risque est permanent, les sacrifices importants. Qu’on le laisse vivre de son talent comme d’autres tirent profit de leur inspiration. Mais le devoir de rendre compte existe. C’est cette transparence qui aide à se regarder dans les yeux au sein d’une société.

Tidiane KASSE

Ps : Toutes nos excuses à Isabelle Sambou et aux lecteurs. Dans la chronique d’hier, la Meilleure sportive 2012 s’est vue appeler Isabelle Diédhiou. Avec la judokate Hortance Diédhiou, la confusion est vite arrivée.

Ps bis : Mes cours de journalisme à l’école résonnent : il faut toujours convertir pour le lecteur, disait le prof. Donc, 254 millions d’euros font 126 milliards de francs environ.