Souvenirs de Mauritanie

Il y quarante ans, un Sénégal-Mauritanie faisait rigoler comme pas possible. Le Naar, on ne pouvait se l’imaginer qu’à dos de dromadaire. Ou alors allongé sous sa tente, une jambe sur l’autre genou, en train de siroter du thé ou de s’envoyer des litres de zrik.

On se demandait même, enfant des années 1960, si jamais un Naar pouvait se mettre en culotte, à force de les voir en caaya. Jusqu’au jour où Deymane, nouveau venu dans la boutique du coin, a fourré son grand boubou dans son pantalon bouffant,  bien serré le tout avec son fin ceinturon en cuir, et s’est lancé dans le petit camp qui s’organisait le soir au retour de l’école. Pas génial au ballon, Deymane avait des tacles (pieds nus) à fendre un tibia et une efficacité en défense telle qu’il était devenu le partenaire à recruter en premier au moment de faire le ket ket.

Malgré tout, on avait de belles blagues sur les Naar qu’on imaginait en tout sauf en sportif. Savez-vous ce qui s’est passé avec la première équipe de natation de Mauritanie qui a eu à participer aux Jo ? Ils étaient partis cinq, un seul est rentré. Feu Ould Dada, premier président de la République, accueillit la délégation à l’aéroport.

  • «Mais Ahmed, où sont les autres ?
  • «Ils se sont noyés dans la piscine, Monsieur le Président.
  • «Où sont tes médailles ?
  • « On a donné à tout le monde, on a refusé de me donner. Mais j’ai acheté de breloques au marché…»

Dans la version complète de l’histoire, toutes les disciplines y passent… Il y a aussi le Naar qui était venu défier Boy Bambara, ne pouvant s’imaginer qu’un «petit Boy» fasse tant de bruit au Sénégal. Tout comme le reporter sportif mauritanien qui a couvert le premier Sénégal-Mauritanie. C’est au moment où le lift (dagg) faisait fureur sur les terrains de foot, avec des spécialistes énormes comme Séga Sakho. En plein match, le confrère manque d’étouffer dans son micro : «Walahi, Walahi, Walahi… Louis Camara a tiré le ballon… Le ballon est parti 3 mètres, puis il est revenu dans ses pieds. On vient jouer au football, les Sénégalais nous font de la magie…»

L’imagination des boute-en-train était fertile, mais on n’était pas loin de la réalité. Car le premier Sénégal-Mauritanie a eu des allures de massacre, avec un 12-0 (ou un 14-0, les souvenirs se perdent) encaissé à Dakar, lors d’un tournoi organisé pour les qualifications aux Jeux africains de 1973. Feu Malick Cissé «Attila», défenseur central des «Lions», avait même inscrit l’un des rares buts de sa carrière, en profitant de cette «opération portes ouvertes».

Depuis lors, l’eau a coulé sur le fleuve Sénégal. D’aval en amont parfois, renversant ainsi le cours de l’histoire. Comme le 2 septembre 1994, en éliminatoires pour la Can 1996 quand les Mauritaniens sont venus accrocher l’équipe nationale au stade de l’Amitié (0-0), avec pour conséquence le limogeage du duo Boubacar Sarr «Locotte»-feu Jules Bocandé.

Bénéficiant de l’influx de footballeurs sénégalais (saint-louisiens surtout), s’appuyant aussi sur ses propres forces, la Mauritanie a continué de se construire. Et quand on entend le président de la Fédération mauritanienne faire la moue et se désoler de l’état de la pelouse du stade Demba Diop, où les «Mourabitounes» sont appelés à jouer ce samedi, le fait demeure symbolique. Au niveau des infrastructures comme dans d’autres secteurs, les facteurs de supériorité sénégalaise se fanent.

Il y a quarante ans, dans l’imaginaire chahuteur du Sénégalais, un terrain de football en Mauritanie, c’était des poteaux dans le désert et une surface de jeu sans limites. Et en plein match de championnat, on entendait le même confrère mauritanien campé ci-dessus étouffer dans son micro : «Ya xayti mulana ! Encore une fois, l’arbitre doit interrompre le match pour laisser passer un troupeau de dromadaires !»

C’était il y a quarante ans. Aujourd’hui, il n’y a rien de plus sérieux que ce Sénégal-Mauritanie, qualificatif pour le Championnat d’Afrique des nations 2014. Attention aux accidents de l’histoire qui ne sont en fait que des vérités mal anticipées…

Tidiane KASSE