VILLAGE D’AKRADIO : Ces sorciers qui ont sacré les «Eléphants»

 

  • C’est l’histoire d’une malédiction de vingt-trois ans. Une période pendant laquelle la génération dorée ivoirienne n’a gagné aucun trophée. Jusqu’à la délivrance : en 2015, avec Yaya Touré, Serge Aurier et Hervé Renard, les «Eléphants» remportent enfin leur deuxième Can. Mais qui sont les vrais artisans de ce succès ? Pour beaucoup, la réponse se trouve dans le village d’Akradio, connu pour être le repère des meilleurs marabouts du pays...
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  • Au milieu de la jungle, une cabane en bois pourri marque la fin du village. Une tanière assez sommaire, avec des bibelots et grigris sur les étagères et des bouteilles de gin vides éparpillées un peu partout sur le sol. A l’intérieur, un inquiétant septuagénaire en slip, la peau sur les os et les yeux révulsés, murmure une étrange litanie. Silence ! Le marabout communique avec les esprits. «Pour parler avec les djinns, je prends deux pierres comme celles-ci. Je les frotte pour en faire de la poussière que je souffle au soleil. A ce moment-là, je regarde l’air et les génies me parlent».
  • Cela fait cinquante ans que Mathieu Akpa vit en ermite et dialogue avec l’au-delà. Ici, tout le monde l’appelle «Cross», parce qu’il est «aussi maigre que le Christ sur la croix». Avec son sourire édenté, le patriarche est l’un des marabouts les plus respectés du village d’Akradio, dix mille habitants et capitale mystique de Côte d’Ivoire. Cross l’assure, il est un sorcier polyvalent : «Je peux soigner n’importe quel mal, trouver un travail à quelqu’un, faire revenir une femme, obtenir un diplôme.»
  •  Mais Cross n’est pas qu’un marabout redouté. C’est aussi un homme d’affaires avisé. Il a progressivement délaissé les cures de VIH, les gonflements de seins et autres rallongements de pénis pour se tourner vers un business plus lucratif : le football. «Je travaille dans le gardiennage (sic) si je puis dire. J’ai aidé nos portiers à remporter les séances de tirs au but lors des deux finales de coupe d’Afrique des nations».
  • Dans ce village situé à 60 km de route poussiéreuse d’Abidjan, une dizaine de marabouts ont mis leurs pouvoirs magiques au service de la Fédération ivoirienne de football. Et permis aux «Eléphants» de soulever deux Can... à vingt-trois ans d’intervalle.
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  • Les primes et la malédiction
  • Les sacres de 1992 et de 2015, durant lesquels les sorciers du village ont collaboré avec la délégation, offrent des similitudes tellement grotesques qu’elles sont troublantes. Chaque fois, un scénario identique : le même adversaire ghanéen en finale, le même score nul après un match tendu, puis le soulagement au terme d’une interminable séance de tirs au but. «Dans les deux cas, au départ, on était loin d’être favoris, ajoute Alain Gouaméné, le gardien de but héros de la finale 1992. On était dans un contexte où les gens, au pays, en avaient marre de nos performances».
  • Entre ces deux trophées, deux décennies de déceptions et d’éliminations prématurées pour la génération dorée formée par Jean-Marc Guillou, supposée écraser le football africain. «J’imaginais pour toute cette génération un destin beaucoup plus grand que ce qu’on leur a permis de réaliser, avoue le technicien français. Elle aurait dû remporter quatre coupes d’Afrique, et probablement connaître une finale de Coupe du monde, si l’environnement avait été à la hauteur».
  • Pendant vingt-trois ans, au lieu de glaner des trophées, l’équipe trinque. Quand Didier Drogba rate son penalty en finale de la Can-2006 contre l’Egypte, l’opinion publique crie au manque de réussite. Mais, en 2012, au soir d’une nouvelle défaite aux tirs au but contre la Zambie, la population est perplexe : et si les joueurs étaient maudits ?
  • «En Afrique, le football ne va pas sans mysticisme, décrypte Alain Gouaméné, passé entre les deux compétitions par la Dtn ivoirienne, en remontant ses lunettes. C’est un sujet tabou, surtout pour nos dirigeants, mais aucun Ivoirien ne peut dire qu’on a déjà fait une Can sans féticheurs. C’est impossible. C’est dans notre culture. J’ai participé à huit compétitions continentales et il y a toujours eu des marabouts pour nous accompagner».
  • Dès lors, si le problème n’est pas sportif et ne concerne pas Drogba, Gervinho, Kolo Touré et les autres stars du foot ivoirien, à qui attribuer cette période de disette ? Les regards se tournent vers... les sorciers d’Akradio.
  • Depuis leur village reculé, ces derniers auraient tout bêtement jeté un mauvais sort à la sélection orange pour venger une vieille rancœur. «Pendant longtemps, nous avons refusé d’aider la fédération à gagner, car ils n’ont pas tenu leurs engagement à l’issue du sacre de 1992. C’était un manque de respect et nous nous sommes vengés», balance Abadiou, un des dix autres sorciers du coin, dans sa maison cernée par le chant des cigales et le caquètement des poulets. Aux origines de l’imbroglio entre les prestidigitateurs et la fédération, une sombre histoire de primes non versées suite à la Can de 1992 : l’institution n’aurait pas arrosé les marabouts, comme prévu avant le tournoi. Ni ramené la coupe à Akradio, comme convenu également.
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  • «Ses verres de lunettes ont éclaté»
  • Le ministre des Sports de l’époque s’appelle René Diby. C’est lui qui a refusé de payer les marabouts. Originaire de la région, il avait pour habitude d’organiser quelques compétitions dans les villages limitrophes. «Une fois, pour un tournoi, les trente-deux villages de la région de Dabou sont venus avec leurs féticheurs, se souvient Cross. Mais seuls les marabouts d’Akradio lui ont prédit tous les résultats un par un, avec le score précis de chaque match. Quand le ministre a vu ça, il a compris qu’on disposait d’un pouvoir inégalable».
  • Si ce dernier confirme avoir été impressionné par les sorciers, il réfute tout accord officiel noué entre la fédération et les marabouts : «Je ne m’attarderai pas sur ces inanités. J’étais ministre de la République et non féticheur en chef des équipes nationales. Vous me voyez aller en conseil des ministres demander des subventions pour de la sorcellerie devant mes pairs ? Je me serais couvert de ridicule.»
  • Pourtant, à l’époque, un pacte est bien scellé dans le plus grand secret, et les sorciers d’Akradio deviennent les partenaires officieux de la fédération. Une dizaine de féticheurs s’envolent ainsi pour le Sénégal, où la compétition se déroule en 1992, mais peinent à faire l’unanimité dans le staff. Notamment auprès de l’avocat de la fédération. «Il refusait de voir les sorciers. Il n’arrêtait pas de répéter dans leur dos que c’était des escrocs qu’on payait pour rien. Mais quand il est passé devant eux, sans rien dire, les deux verres de ses lunettes ont éclaté», se rappelle Paul Gogoua, intendant de la sélection entre 1990 et 1996. Parmi les joueurs, le scepticisme demeure, «surtout chez les binationaux», selon Paul, longtemps chargé de faire l’intermédiaire entre les enchanteurs et la fédération : «On leur parlait de sorciers alors qu’ils étaient nés en France, ils ont pris ça de haut.»
  • Mais, au fil de la compétition, même les esprits les plus cartésiens du groupe se retournent. «Au Sénégal, les sorciers nous ont dit qu’on allait gagner 3-0 contre l’Algérie. Et on a gagné 3-0. Ils ont ensuite dit qu’on ferait 0-0 contre le Congo, et on a fait 0-0», se souvient Paul Gogoua. Toujours pas convaincu ? «En quarts, contre la Zambie, Donald-Olivier Sié est entré à dix minutes de la fin. On lui avait dit qu’il jouerait et qu’il marquerait. Et qu’est-ce qu’il s’est passé ? Il a marqué... Cela a achevé de convaincre tout le groupe.»
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  • Eto’o et le miroir magique
  • Bien entendu, cette réussite ne surprend pas les sorciers d’Akradio. «Ils m’ont dit qu’on allait gagner avant même le début de la compétition. Pour eux, c’était une formalité. Ils avaient déjà fêté la coupe au village avant qu’on la joue, confirme Alain Gouaméné, qui finit lui-même par y croire. Ils ne ressemblaient pas à tous les autres sorciers que j’ai eus dans ma carrière. Ils dégageaient quelque chose de différent».
  • Retranché dans sa maison rudimentaire, Abadiou ouvre une petite porte, qui débouche sur une salle obscure où un drap est accroché au mur derrière quelques bougies. «C’est un miroir magique, il n’y a que moi qui puisse regarder dedans. C’est comme une télévision du futur. Je vois tout, même à des milliers de kilomètres».
  • En plus de pouvoir lire l’avenir, chacun des dix sorciers a sa spécialité. «Moi, pour empêcher les attaquants adverses de marquer, j’envoie une abeille les piquer. Elles m’obéissent, elles frappent quand je le leur dis, cela leur fait rater leurs tirs», explique Abadiou. Cross fait encore plus fort : «Depuis les tribunes, je peux faire en sorte que les joueurs se dédoublent sur le terrain. Je leur crée un double mystique et invisible. Au lieu de te retrouver face à un seul Yaya Touré, tu dois en affronter deux en même temps.»
  • L’éventail des possibilités des experts d’Akradio a de quoi faire rêver tout entraîneur ambitieux. «C’est pour ça qu’ils sont les meilleurs. Les autres marabouts sont restés à l’époque des bains d’eau sacrée, des décoctions ou des nuits passées dans les cimetières, mais tout ça, c’est dépassé. La grande force des sorciers d’Akradio, c’est qu’ils peuvent travailler à distance, pour plus de discrétion», vante Paul Gogoua. Forcément, la demande est exponentielle, et coqs, vaches et cochons sont sacrifiés à la chaîne. Ces faiseurs de miracles auraient quelques clients célèbres : Samuel Eto’o, Yaya Touré, Didier Zokora, Wilfried Bony... et même Hervé Renard, quand il était sélectionneur national. «Je suis allé leur rendre visite avant le début de la compétition, pour mettre toutes les chances de notre côté. Si je disais le contraire, les gens du village ne seraient pas contents, reconnaît le double vainqueur de la Can, avec la Zambie en 2012 et les Ivoiriens trois ans plus tard. Mais vous ne saurez rien de ce qui s’est passé. C’est un choix complètement indépendant d’être allé leur rendre visite. C’était un mélange de curiosité et de superstition». Sans aucun lien avec la fédération ? Difficile à croire. De nombreuses sources affirment que Sidy Diallo, le président de la Fédération ivoirienne de football (Fif), s’est lui-même rendu au village avec des valises remplies de billets. Histoire de mettre fin pour de bon à cette brouille qui faisait régulièrement la une des médias ? «Le prix était clair : 3 millions de francs Cfa par match gagné», avance Cross, tout en massant ses pieds gonflés par une incurable maladie, preuve que les combats mystiques ne sont pas sans risques. La suite, tout le monde la connaît : deux matches nuls, trois victoires d’affilée, puis une finale dantesque remportée face au Ghana des frères Ayew.
  • 4x4 chromé, Don Vito et la Can-2017
  • Plus d’un an après ce deuxième sacre, et malgré les affirmations des sorciers, la fédération continue évidemment de nier en bloc tout arrangement financier. Le vice-président de la Fif, Sory Diabaté, botte en touche : «J’ai lu beaucoup de choses à ce sujet, mais il n’y a rien de rationnel là-dedans.» Difficile pourtant d’ignorer certains signes. Depuis quelques mois, Papa Agnoro, le chef d’Akradio, fait le malin à bord de son nouveau 4x4 chromé, en pantalon de lin et chemise cintrée, lunettes cerclées d’or sur le nez et panama sur le crâne. Discret, quoi. «Il se taille la part du lion sur ce que nous donne l’Etat, sans jamais en faire profiter les habitants, balance Léo, un jeune cultivateur du coin. Il mange presque tout l’argent, sans que personne n’ose agir contre ça. On n’a jamais profité du moindre franc». A mi-chemin entre Tony Montana et Vito Corleone, Papa Agnoro aurait compris avant tout le monde le parti qu’il pouvait tirer de la réputation exceptionnelle de ces sorciers, dont il garde jalousement l’accès. «Il y a des gens originaires de la région qui profitent de chaque défaite de la Côte d’Ivoire pour dire dans les journaux que ce sont les sorciers d’Akradio qui ont fait perdre le match, et qu’il faut les payer pour gagner», confirme Paul Gogoua. Devant ce phénomène qui s’assimile à une forme de racket, certains observateurs n’hésitent plus à parler d’organisation mystico-mafieuse. Alain Gouaméné se veut pragmatique : «Une chose est sûre, en termes de sorcellerie, Akradio est un label de qualité. Certains les accusent d’être des escrocs, mais en même temps, dès qu’ils sont avec nous, on gagne. Du coup, ils sont devenus nos talismans. Avec ou sans pouvoirs, ils nous portent chance, c’est un fait.» Bref, mieux vaut les avoir avec soi que contre soi.
  • «C’était l’émeute dans le vestiaire»
  • A force de résultats – ou de circonstances ? – favorables, les sorciers d’Akradio ont su se rendre indispensables auprès des joueurs. Comme le constate Hervé Renard depuis son banc de touche lors de sa campagne victorieuse début 2015 : «Ces croyances surnaturelles peuvent faire douter les joueurs quand ils ne se sentent pas protégés, ou les booster quand ils se sentent soutenus par les sorciers. On peut en rire, en pleurer, s’interroger, mais c’est difficile de trancher. Personne n’a la réponse à toutes ces questions.» Le ministre René Diby avait déjà explicité, en juin 2010, dans les colonnes de Libération, le rôle joué par ses envoyés très spéciaux sur la sélection. «C’est un effet placebo. Ils étaient là pour rassurer les joueurs. (...) Au Sénégal, les «Eléphants» avaient gagné tous leurs matches vêtus du maillot orange, mais nous devions jouer en vert la finale contre le Ghana. C’était l’émeute dans le vestiaire, nos joueurs refusaient d’entrer sur le terrain. Je leur ai dit que les féticheurs leur demandaient de jouer en vert, et tout s’est arrangé».
  • Alors, charlatans chanceux ou féticheurs de génie ? Pour Alain Gouaméné, le mystère reste entier. «En 1992, j’avais une grosse hernie discale pendant tout le stage de préparation. L’un des sorciers est venu me voir et m’a dit qu’il allait soigner mon mal en sacrifiant un mouton. Et quelques jours après, j’étais rétabli. Est-ce grâce au mouton ? Je ne sais pas. Je continue de penser que ma ceinture lombaire y est aussi pour quelque chose».
  • En tout cas, le débat a encore de beaux jours devant lui. Tout comme la collaboration discrète entre les deux camps, puisque la dernière victoire à la Can a rajouté du crédit au clan des sorciers. En attendant de briller en Coupe du monde, tous les regards sont désormais tournés vers la Can-2017 au Gabon. Un nouveau test pour la fine équipe d’Akradio. Même si, pour le moment, le miroir magique d’Abadiou reste muet à ce sujet : «Désolé, mais je ne peux pas encore faire de pronostics pour la compétition.»
  • Et avec une valise de francs Cfa, ça fonctionnerait mieux ?   
  • Avec So Foot