JO DIOP : Le révolutionnaire du football

C’est une des emblèmes du football sénégalais. Une sorte d’icône dont le parcours s’apparente à une légende. Cela commence en 1966 avec l’équipe nationale et jusqu’à aujourd’hui Jo Diop est l’homme d’une certaine philosophie. Du jeu et de la politique.

Avec Jo Diop on ne sait pas trop par où commencer. Quand la discussion s’engage, il faut savoir philosopher, en connaître un bout sur l’histoire ancienne du Cayor et du Walo d’où il tire ses origines. «Diop de père comme de mère», précise-t-il. Il faut alors remonter à Saint-Louis où il a vu le jour, «chez Mame Coumba Bang».

Impossible de savoir sa date de naissance. Jo Diop est réticent sur le sujet. Mais quand on a un fils qui a bouclé ses 50 ans, on doit être au minimum septuagénaire. La discussion continue et il précise. Le nom «Jo» «ne prend pas un «e» à la fin». Et encore : «C’est à travers le football qu’on me connaît, mais j’aime le sport dans sa diversité disciplinaire comme moyen d’éducation et de socialisation.» Et il a vécu cela intensément. Comme joueur, puis comme entraîneur.

Milieu de terrain évoluant des deux pieds, l’enfance de Jo Diop s’est dessiné dans le Plateau de Dakar qu’il a rejoint à l’âge de 3 ans.  Minime, cadet, junior, il était à la Jeanne d’Arc. «C’est à l’âge de 13 ans que j’ai intégré la Ja pour y faire toutes mes classes. J’y ai appris beaucoup de choses. J’étais déjà éveillé aux choses tactiques, sous la direction d’un grand maître en la matière, du nom de Babacar Mané qui vit depuis belle lurette dans les pays de l’Est».

 Par deux fois de suite vainqueur du Concours du jeune footballeur, il confie : «J’ai vécu ma prime jeunesse avec de grands hommes. Je ne les oublierai jamais. Et si je n’ai pas joué avec les seniors de la Jeanne d’Arc c’est parce que je suis parti en France après mon premier cycle au lycée Van Vollenhoven (devenu Lamine Guèye)

 C’est au lycée de Cherbourg qu’il décroche son Bac en 1958 tout en jouant au foot, sous la direction de l’ancien ailier gauche de l’équipe de France des années 1940, feu Ernest Vaast. Le séjour en France se poursuivra au Centre régional d’éducation physique et sportive (Creps) de Cherbourg (1959-1962) et il en profite pour jouer avec Nancy. «J’étais le plus souvent avec les amateurs, mais parfois aussi chez les professionnels», note t-il.

Puis Jo Diop monte sur Paris, où l’Institut national des sports l’accueille (1962 à 1964). L’option football en bandoulière, il passe ses diplômes fédéraux de 1er et 2e degré. En plus du brevet d’Etat français d’éducateur physique et sportive 1e et 2e degré. C’est aussi le moment qu’il choisit pour s’inscrire en Philosophie, Sociologie et Sciences politiques à l’Université de Vincennes.

Jo Diop est rentré au Sénégal en 1964 comme enseignant d’Eps. Passant par Dakar et Rufisque d’abord, il finit par être affecté à Thiès où il s’installe sur le banc du Club olympique thiessois (Cot). C’était au temps des Bouba Diakhao, Fadel Fall, Momar Thioune et consorts, qui perdront la finale de la Coupe du Sénégal de 1965 devant Gorée (1-2).

 Ses temps libres, Jo Diop les passe alors plongé dans la lecture de Miroir du football. Sous la plume de feu François Thébaut, sa conception de la défense en ligne avec l’utilisation du hors-jeu trouve un beau prolongement. «C’était un dispositif d’avant-garde, rationnel dans le jeu d’une équipe qui savait l’appliquer convenablement. En fait, ce n’était que la défense en zone avec des variantes. Le Foyer s’était inscrit dans cette mouvance avec Lamine Diack. Au Réveil de Saint-Louis, feu Mawade Wade l’appliquait aussi. Et moi au Club olympique thiessois».

 C’était une forme de révolution dans le football sénégalais. Et au sortir d’un séminaire sur la crise du football sénégalais, tenu en 1966 au lycée Blaise Diagne, le trio se retrouve à la tête de l’équipe nationale. Lamine Diack devenait directeur technique, Mawade entraîneur et Jo Diop son adjoint. Pendant deux ans ils vont murir l’équipe qui ira à la Can-1968, en Ethiopie (Asmara).

Le premier match disputé par le groupe fut un amical contre les Girondins de Bordeaux. «C’était contre la grande équipe des Karounga Keïta, Didier Couécou, etc. Le Sénégal avait perdu par 1-0, mais les gosses avaient fourni un match qui laissait alors entrevoir des lendemains enchanteurs». Cela se confirmera par une élimination de la Guinée, pour la qualification à la Can-1968.

 Asmara reste toujours une référence. Le Sénégal avait produit ce que les observateurs qualifièrent de «football le plus complet». «Nous avions une énorme équipe. Un groupe riche en talents, dont le niveau intellectuel et mental était élevé. Les gosses ne se limitaient pas au football. Ils s’intéressaient aux questions culturelles, économiques, politiques, etc. Malheureusement, elle n’a pas pu arriver au bout de cette Can à cause de ce but pris à la dernière minute par feu Amady Thiam face au Congo-Kinshassa (actuelle Rd Congo). A 2-1 on était éliminé, alors qu’un nul nous qualifiait en demi-finales. On jouait un football d’une qualité remarquable, bien construit, offensif et avec une recherche constante du déséquilibre».

 Au retour d’Asmara-68, Lamine Diack se retrouve Haut Commissaire aux Sports et Jo Diop se remit à l’enseignement au Cneps, avant de retourner à l’Ins de Paris pour  préparer le 3e degré fédéral et le brevet d’Etat français. Ensuite cap sur la Hongrie, à l’Institut supérieur des sports d’où il rentre diplômé pour être nommé entraîneur de l’équipe nationale (1972-1974).

Au-delà du foot, le virus révolutionnaire l’avait atteint. Militant de gauche, Jo Diop se fait emprisonner en 1975, dans l’affaire du journal Xarebi, un journal clandestin que publiait And Jef. Libéré en 1976, il se retrouve instructeur Fifa-Caf au sortir d’un stage organisé au Maroc, en 1980.

La crise que connaît alors l’équipe nationale, lui vaut un retour sur le banc en duo avec feu Mawade Wade, en 1982. Mais cela ne dure que deux ans. Ils reviendront en 1987 pour démissionner en 1988. C’est leur départ qui ouvre la porte à Claude Le Roy.

Jo Diop s’exile alors en France, du côté de Toulouse. «J’intervenais au niveau de l’éveil initiation de la pré-formation et de la formation du Centre fédéral de formation de Toulouse», indique-t-il. Auparavant, il avait gagné la Coupe du Sénégal avec la Jeanne d’Arc (1980), face au Casa-Sports (deux éditions : 1-0, 1-1). On l’a aussi apprécié au Stade de Mbour et à l’Etics, faisant émerger des joueurs comme Baba Touré, Roger Mendy, Maboury Niang, Salif Diallo, etc.

Chez les entraîneurs, il a «fait» les Iba Dia, Bamour Fall, feus Youssou Touré «Pelé» et Yérim Diagne, Boucounta Cissé, etc. «Jo Diop est le coach qui m’a le plus marqué dans ma carrière d’entraîneur, explique Boucounta. Il a été mon prof au Cneps de Thiès et nous avons eu à travailler ensemble à la Ja et au Stade de Mbour. C’est une véritable bibliothèque. Ses connaissances sont approfondies du football et ses méthodes de travail sont adéquates. Je pense qu’on devrait lui confier le football des jeunes.»

 

DES ENFANTS AUX NOMS EVOCATEURS

«Ce que finalement je sais de plus sûr de la morale et des obligations des hommes, c’est au sport que je le dois et singulièrement au football». La phrase est d’Albert Camus.  Jo Diop la fait sienne et ne manque pas de s’y référer. Il a beaucoup reçu du football, il a aussi donné à la discipline en formant de hauts cadres.

Mais à côté de l’entraîneur de haut niveau qu’il est, il y a aussi l’homme politique. Cette dimension qu’il incarne en étant nourri de l’idéologie marxiste-léniniste. Communiste pur et dur, engagé quand il s’agit de lutter pour la libération du peuple noir ou pour des opprimés, cette dimension se traduit pleinement chez lui. 

De son mariage en 1965 sont nés des enfants dont les noms sont évocateurs. Son deuxième fils porte le nom d’Ernesto Che Guevara. Il y a aussi Lat-Dior Mao Tse Tung Diop. Sans oublier les Samory Archine, Ndatté Yalla, Aline Sitoë et Fodé Kaba, ou encore Eméliane Suzanne.

Mao Tse Tung, âgé de 51 ans, était un adepte du karaté. C’était aussi le cas de ses autres frères et sœurs.

 Professeur d’Eps à partir de 1964, Jo Diop avait fini par faire un départ volontaire en 1990. «Je suis tombé dans la ruse des politiques d’ajustement structurelles qui préparait l’avènement du libéralisme que nous subissons jusqu’à présent», lance-t-il.

Mamadou Pascal WANE (jourdesport.sn)